LINGUISTIQUE - Objet et méthodes


LINGUISTIQUE - Objet et méthodes
LINGUISTIQUE - Objet et méthodes

Ferdinand de Saussure a magnifiquement exprimé, voilà plus d’un demi-siècle, les difficultés auxquelles se heurte une approche scientifique des faits de langage (et de tous les faits humains). Tandis que «d’autres sciences opèrent sur des sujets donnés d’avance et qu’on peut considérer ensuite à différents points de vue», dans le domaine du langage, «bien loin que l’objet précède le point de vue, on dirait que c’est le point de vue qui crée l’objet, et d’ailleurs rien ne nous dit d’avance que l’une de ces manières de considérer le fait en question soit antérieure ou supérieure aux autres». C’est ainsi, disait-il encore, qu’on peut étudier le langage «par plusieurs côtés à la fois, [mais] l’objet de la linguistique nous apparaît [alors comme] un amas confus de choses hétéroclites sans lien entre elles. C’est quand on procède ainsi qu’on ouvre la porte à plusieurs sciences – psychologie, anthropologie, grammaire normative, philologie, etc.» On ajouterait aujourd’hui l’acoustique, la physiologie, la psychiatrie, la psychanalyse, la phoniatrie, la pédiatrie, la sociologie, l’ethnologie et la philosophie.

En un sens, de Saussure à Troubetzkoy, tout le travail théorique de la linguistique a été de découvrir de quel point de vue spécifique elle observait le langage, pour se différencier des autres sciences qui le prennent aussi pour objet. Vers les années 1950, on pouvait penser (cf. A. Martinet, «Structural Linguistics», in Anthropology Today , 1953, et «The Unity of Linguistics», in Word , no 2-3, 1954) que commençait à se dessiner une vue assez unifiée du langage. Elle était fondée sur la thèse selon laquelle la description du fonctionnement de la langue est l’opération première et est proprement linguistique quand elle considère le langage comme un instrument de communication. Décrire une langue, c’est en décrire les structures qui ont une fonction dans l’établissement de la communication et celles-là seules.

Depuis 1957, on assiste à un éclatement de cette approche unifiante. Martinet marquait déjà bien, dans ses articles de 1953 et 1954, d’où les risques pouvaient resurgir: «l’isolationnisme national ou continental» (même un continent peut être atteint de provincialisme culturel), isolationnisme lié à la distance, aux barrières linguistiques ou politiques, beaucoup plus qu’aux affrontements de tempéraments; mais aussi, «l’expansion terminologique débridée». Aujourd’hui, on devrait y ajouter une certaine commercialisation publicitaire de la recherche qui s’efforce de se vendre comme un produit quelconque et le fait que, science en plein essor, la linguistique voit augmenter par milliers le nombre de ses chercheurs, presque tous ayant à proposer une théorie distincte ou des modifications radicales à une théorie ayant cours. D’où un certain «babélisme», qui ne facilite pas pour le profane l’accès aux sciences du langage et qui dissimule, sous les modes passagères, le courant profond qui demeure: celui de la description synchronique et diachronique, structurale et fonctionnelle.

Aux yeux du linguiste, du moins, la grande victime de ce demi-siècle qui va de Saussure à Troubetzkoy et leurs successeurs est la «philosophie du langage». Bien qu’elle survive encore universitairement, la dissertation littéraire abstraite sur le langage est condamnée. L’avènement de Noam Chomsky, qui semble la ressusciter, manifeste, au contraire, par ses lacunes mêmes la nécessité, pour remplacer la philosophie du langage, d’une épistémologie linguistique rigoureuse, axiomatique, celle dont Hjelmslev avait rêvé sans pouvoir la faire: c’est un vide qui reste toujours à combler.

Pour tout ce qui touche à la pathologie du langage, domaine où d’admirables médecins ont travaillé seuls et longtemps dépourvus d’outillage linguistique adéquat, il y eut d’abord les grandes intuitions de Roman Jakobson (1950) selon qui il n’y aurait que deux grandes espèces de troubles: ceux du système – troubles de sélection ou de similarité – et ceux de la chaîne – troubles de combinaison ou de contiguïté (cf. pathologie du LANGAGE). Mais ces intuitions se sont très vite révélées inadéquates aux yeux de tous les chercheurs en neuropsychopathologie du langage. Et le champ reste ouvert à toutes les investigations modestes, concrètes et patientes, du travail désormais interdisciplinaire des psychiatres, des neurologues et des linguistes.

Tout cela dessine le panorama d’une période de transition, peut-être de mutation. La linguistique préstructurale a souffert d’une accumulation de faits minutieusement décrits, mais atomisés: des faits qui manquaient un peu trop de théorie. Après la grande période structurale, nous nous trouvons peut-être aujourd’hui dans une situation où trop de théories se nourrissent de trop peu de faits, vus de trop loin. C’est aussi une des raisons pour lesquelles une connaissance unitaire du langage est aujourd’hui moins proche de notre atteinte qu’il ne paraît, si l’on entend par connaissance unitaire ce que Saussure évoquait: l’établissement d’une hiérarchie logique des points de vue sur le langage, et des relations correctes d’interdépendance entre eux. La chose assurée, sinon admise par tous, est que le point de vue linguistique tel que l’a défini la linguistique actuelle est, pour le moment, le point de départ obligé de toute approche qui ne soit pas rhétorique sur le langage.

1. À la recherche d’une définition du langage

Étymologiquement, dans maints idiomes le nom du muscle qui sert à la déglutition sert aussi à former le terme qui dénote l’activité de la communication humaine orale: en français langue , en italien lingua , en russe jazyk , etc. Mais le fait n’est pas universel: le latin distinguait sermo , le langage, la parole, le discours, d’avec lingua , le muscle et l’idiome d’une communauté donnée; de même, l’anglais distingue tongue, language et speech ; l’allemand, Zunge et Sprache , dont les usages ne recouvrent pas les oppositions du latin, ni ne se recouvrent entre eux non plus.

Le concept de langage correspond à une expérience et à une activité si fondamentales et si concrètes, et que chacun fait pour son propre compte à chaque instant de façon si spontanée, qu’il semble à la plupart des gens pouvoir se passer de toute autre définition que celle qui fait référence à cette activité même. «Le langage, dit un locuteur, c’est ce que je fais en ce moment, quand je vous parle et que vous me répondez.» C’est probablement cette intuition si directe et cette introspection trop inévitable qui peuvent expliquer le fait que les hommes aient si tardivement commencé à regarder le fonctionnement de leur langage de façon réellement scientifique, c’est-à-dire, comme écrivait déjà L. Bloomfield en 1933, avec l’absence totale de présupposés de toute espèce d’un Martien débarquant sur la Terre et cherchant à déterminer la cause des bruits que les Terrestres produisent au moyen de leur orifice buccal. Pendant plus de deux millénaires, les hommes ont eu des idées sur le langage, mais à peine quelques bribes disparates, inorganiques et lacunaires d’une science du langage.

L’importance d’une définition précise, c’est-à-dire efficace, du langage eût toujours été grande, à n’importe quel moment de la réflexion que les hommes ont conduite sur ce sujet dans le passé. Mais on peut croire qu’elle est capitale aujourd’hui dans le domaine des sciences humaines, étant donné, si l’on peut dire, la responsabilité épistémologique assumée sur ce point par la linguistique, un peu à son corps défendant, d’ailleurs. Alors que toutes les sciences qui constituent l’anthropologie se ruent vers la linguistique comme vers une science pilote (le mot est de Claude Lévi-Strauss en 1945), il devient absolument nécessaire d’être rigoureux dans la délimitation et la description du concept de langage. Sinon, le risque est grand d’appliquer des principes et des méthodes qui semblent avoir fait leurs preuves dans l’analyse du langage à des objets qu’on appelle traditionnellement, ou néologiquement, des «langages» (le cinéma, le théâtre, le mime et tous les spectacles; la littérature elle-même; l’inconscient; la mode, la cuisine, les mythes; tous les arts plastiques, etc.), sans s’être assuré d’abord que ces principes et ces méthodes sont applicables à ces objets; ou encore – et c’est aussi ruineux méthodologiquement – sans avoir cherché strictement dans quelle mesure et jusqu’à quel point seulement ils leur sont applicables.

Une histoire des définitions du langage serait à elle seule une investigation très instructive. On y verrait à la fois comment une époque perçoit le phénomène langage, soit à travers les conditionnements idéologiques dont elle hérite du passé, soit à travers ceux qu’elle se donne à elle-même; on y verrait aussi la lutte inégale, et perpétuelle, selon les moments et selon les esprits, entre la volonté d’apercevoir mieux la réalité du langage qu’on observe et les idées qu’on s’en fait a priori et qui masquent plus ou moins cette réalité.

Quelques définitions du XVIIIe siècle

Prenons un instant l’image du concept de langage au XVIIIe siècle. Le Dictionnaire de l’Académie française (1694) dit seulement: «Langage: idiome, langue que parle une nation»; «Langue: idiome, termes et façon de parler dont se sert une nation». Furetière (édition de 1704), qui manifeste aussi la quasi-synonymie des deux termes dans l’usage, ajoute cependant quelque chose à la définition, qui lui vient probablement d’Aristote: «Langage: suite de paroles dont chaque peuple est convenu; langue en usage chez une nation pour expliquer les uns aux autres ce que l’on pense (les étrangers n’entendent point notre langage).» Selon Frain du Tremblay (1713), le langage est «une suite ou amas de certains sons articulés propres à s’unir ensemble, dont se sert un peuple pour signifier les choses et pour se communiquer ses pensées: mais qui sont indifférents par eux-mêmes à signifier une chose plutôt qu’une autre». L’Encyclopédie (1755) propose à son tour: «Une langue est la totalité des usages propres à une nation pour exprimer les pensées par la voix.»

Le lecteur non prévenu pourrait avoir l’impression que ces définitions n’ont rien d’archaïque, sinon le style: elles correspondent grosso modo à son intuition, et à ce qu’on lui a dit dans la classe du baccalauréat; et le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle (Larousse) dit encore: «Une langue est l’idiome d’une nation.» Les détails intéressants sont moins la référence aristotélicienne universelle au langage comme instrument de la pensée («Parler, c’est expliquer sa pensée par des signes que les hommes ont inventés à dessein», disait la Grammaire générale et raisonnée de Port-Royal ) que certains traits apparemment accessoires. Du Tremblay et l’Encyclopédie , par exemple, mettent l’accent sur le caractère phonique du langage. Furetière, comme Du Tremblay, oppose pertinemment à ce caractère articulé «les cris et les sons inarticulés qui servent à faire connaître plusieurs choses». Furetière voit bien aussi qu’il faut à la fois rapprocher et distinguer des «signes muets» le langage phonique. Tout en mentionnant que «les animaux ont aussi leur langage», il émet des doutes sur ce point. Du Tremblay, comme Furetière et Port-Royal – en insistant sur l’idée de convention –, évoque nettement la tradition aristotélicienne de l’arbitraire du signe, présente aussi bien chez Descartes; mais il est un des rares à mentionner que la structuration de ces sons («propres à s’unir ensemble») fait partie d’une spécificité du langage. Tel est le tableau des traits assez variables que les auteurs différents retiennent pour caractériser le concept de langage, selon leur culture, leur réflexion, leur orientation philosophique, à travers quoi la réalité n’est jamais totalement occultée. L’idéologie d’époque, qui n’attire plus guère l’attention du lecteur non historien dans toutes ces formulations, met au centre des définitions la notion d’usage d’une nation. Quand il définit la langue comme la «totalité des usages», l’auteur de l’Encyclopédie exprime la conception normative des réflexions du temps sur le langage: très explicitement, tout l’article établit que, «si, comme autrefois les Romains et aujourd’hui les Français, la nation est une par rapport au gouvernement, il ne peut y avoir dans la manière de parler qu’un usage légitime»; à la différence de la Grèce ancienne, de l’Allemagne et de l’Italie d’alors, qui, divisées en gouvernements de prestige égal, ont droit à des usages dialectaux égaux en légitimité. Ce que l’Encyclopédie reproche à Du Tremblay, c’est cette expression d’«amas de paroles» qui met tous les usages sur le même plan. D’Alembert, dans le «Discours préliminaire», emploie la même idée d’une «collection assez bizarre de signes de toutes espèces» pour caractériser l’origine des langues, c’est-à-dire le stade où il n’existait pas encore d’usages établis.

Définitions du XXe siècle

Il est probable que les définitions que l’on peut aujourd’hui donner du langage ne sont pas plus indemnes d’une influence de nos idéologies d’époque que ne l’étaient celles du XVIIIe siècle. Il est probable aussi qu’en dépit de ce fait la réflexion des hommes sur le langage s’est approchée d’une connaissance plus précise de la spécificité de celui-ci. (Cela est dit pour les penseurs qui, se spécialisant dans l’étude des distorsions que l’idéologie inflige à l’élaboration du savoir, oublient toujours d’examiner si leur propre analyse n’est pas elle aussi justiciable d’une distorsion idéologique, peut-être uniquement pour oublier que la pratique des hommes à chaque instant peut leur permettre de s’apercevoir de ces distorsions: c’est l’essence même de la pratique scientifique.)

Les définitions du langage au début du XXe siècle sont très différentes des précédentes, et presque toutes semblables entre elles. Pour Saussure (1916), une langue, c’est «un système de signes distincts, correspondant à des idées distinctes». Sapir (1921) parle d’abord du langage comme d’un «moyen de communication», mais il ajoute aussitôt: «par l’intermédiaire d’un système de symboles». Pour le Vocabulaire technique et critique de la philosophie de Lalande (1926), c’est, «au sens le plus large, tout système de signes pouvant servir de moyen de communication». Pour Jespersen (Encyclopædia britannica , 1932) c’est «n’importe quel moyen de communication entre les êtres vivants». Pour Marouzeau, dont le Lexique de la terminologie linguistique (3e éd., 1951) enregistre l’usage désormais courant, c’est «tout système de signes aptes à servir de moyen de communication entre les individus». Le mot clé ici n’est plus le terme d’usage, c’est le mot «système».

À la définition saussurienne, les logiciens n’ont ajouté depuis quarante ans qu’une retouche, celle de Carnap qui définit une langue comme «un système de signes avec les règles de leur emploi», définition reprise par le Larousse du XXe siècle dès 1931, et par l’Oxford English Dictionary . Quand C. Morris (1946) pose que les langages doivent «constituer un système de signes interconnectés, combinables de certaines manières et non d’autres manières», et quand G. A. Miller (1956) en parle comme d’un «ensemble de symboles, et des règles pour leur utilisation», on peut penser qu’ils ne disent pas autre chose que Carnap; on peut penser aussi que l’addition des logiciens («...et des règles de leur emploi») n’ajoutait à Saussure qu’une explicitation, bienvenue, de toutes les propriétés opératoires du mot «système». En fait, par rapport à la définition saussurienne, l’addition la plus importante – depuis les analyses de W. D. Whitney (1879), reprises peu à peu par tous les linguistes et pleinement justifiées par la théorie de la transmission de l’information de C. E. Shannon et W. Weaver – était l’introduction du mot «communication» qui, se substituant à «l’expression de la pensée», produisait une révolution méthodologique inaperçue. L’analyse de la façon dont le langage exprime la pensée conduisait presque fatalement à l’introspection, à la stylistique et à la logique. Au contraire, parler de communication conduit à l’observation scientifique du comportement communicateur et, plus encore, à l’observation du fonctionnement du système de communication, presque au sens technologique du mot «fonctionnement», comme c’est le cas dans la phonologie de Troubetzkoy et le fonctionnalisme de Martinet.

2. Langage et communication

Malgré leur apparence de plus en plus rigoureusement technique, il est probable que ces définitions restent paradoxalement conditionnées par une idéologie qu’on peut largement présenter comme étant sur ce point celle de la philosophie du premier quart du XXe siècle. C’est l’époque où s’élabore, avant que l’accent soit définitivement mis sur le langage comme système de communication, une théorie qui explique en d’autres termes le pouvoir qu’ont les hommes d’inventer des systèmes de communication: la théorie de la fonction symbolique chère à Ernst Cassirer, à Karl Bühler et à Henri Delacroix, c’est-à-dire la théorie du pouvoir qu’ont les hommes d’utiliser certains phénomènes perceptibles (les signifiants ) pour évoquer, valoir-pour, dénoter, signifier d’autres phénomènes non observables ici et maintenant (les signifiés ).

Cette théorie, même si elle n’en découle pas intégralement, devait beaucoup à Saussure qui le premier avait insisté sur la nécessité de replacer la linguistique proprement dite – qui n’en est qu’une province – dans le vaste domaine de l’ensemble de tous les systèmes de signes (l’écriture, l’alphabet des sourds-muets, les rites symboliques, la politesse, les signaux militaires, la mode, les signaux maritimes, etc.). C’est ce domaine qu’il nommait la sémiologie. Mais en définissant le langage comme tout système de signes (ou de communication), la tradition saussurienne rétablissait l’indistinction entre langage proprement dit (systèmes de communication linguistiques) et sémiologie (systèmes de communication non linguistiques). «Au-dessus du fonctionnement des divers organes [ayant la faculté de proférer tels ou tels sons ou de tracer tels ou tels signes], il existe une faculté plus générale [celle d’évoquer par un instrument, quel qu’il soit, les signes d’un langage régulier], celle qui commande aux signes, et qui serait la faculté linguistique par excellence» (Cours de linguistique générale ). C’est la fonction symbolique, dont les définitions du langage ne sont pas sorties avant 1950 environ.

Tout indice fait-il langage?

La plupart des auteurs cités ci-dessus ne confondaient certes pas système d’indices avec système de signes. Un indice est un fait observable, qui renseigne l’observateur sur un autre fait non actuellement observable: la forme, la couleur, l’altitude et la direction des nuages peuvent être un indice du temps qu’il va faire. Les signes sont une classe d’indices produits artificiellement par un émetteur pour communiquer à un récepteur des états non observables, les significations des énoncés qu’il émet. Pour un sémiologue, les traces du pied d’un gibier sur le sol détrempé ne sont pas des signes mais des indices, exactement comme la fièvre, qui n’a pas été produite par l’organisme pour communiquer avec le médecin, ni même (sauf pour un Bernardin de Saint-Pierre ultra-finaliste) avec le malade. Et, jusqu’à nouvel ordre, les rêves d’un patient sont des indices que le psychiatre doit interpréter par le moyen d’une analyse scientifique très différente de l’analyse linguistique: le patient ne les a pas produits pour communiquer avec le psychiatre, ni sans doute avec lui-même (jusqu’à preuve scientifique du contraire). Par ces exemples mêmes, on s’aperçoit combien la limite entre indice et signe, au sens opératoire des termes, s’est trouvée oblitérée par une très vieille synonymie. C’est ainsi qu’un bon linguiste, Giulio Bertoni, a pu dire (Enciclopedia Treccani , 1938) que le rire est un langage, que les larmes sont un langage, sans être cependant tenté de leur appliquer des méthodes d’analyse linguistique dans un traité de linguistique. John Dewey, antérieurement, allait même plus loin: pour lui, toute trace laissée par les hommes était un signe et tout fait anthropologique devenait langage, non seulement les gestes, les rites, les cérémonies (qui sont peut-être des systèmes de communication autres que les langues), mais aussi les monuments, les produits des arts industriels, dont il est certain qu’une civilisation ne les a pas produits, d’abord et fondamentalement, pour communiquer avec les ethnologues ou les archéologues qui viendront peut-être un jour les exhumer et les interpréter du dehors. Toute une branche de la sémiologie naissante court le risque de confondre, sous le nom de sémiologie de la signification , l’interprétation des indices avec la lecture des signes, qui serait la sémiologie de la communication proprement dite, pour laquelle le premier problème est toujours d’établir scientifiquement qu’il y a intention de communication au sens propre. Le risque épistémologique est ici de postuler a priori que les modèles qui ont été mis au point et vérifiés dans la communication – la plupart du temps linguistique – sont applicables ipso facto à des domaines pour lesquels il n’y a pas communication, ou pour lesquels on n’a pas établi s’il y a communication ou non, ni le cas échéant si la nature de la communication est de même type qu’en linguistique.

Tout signe fait-il langage?

Continuer à définir le langage comme tout système de signes avec les règles de leur emploi crée un malentendu qui subsiste, même lorsqu’on a éliminé la confusion entre indice et signe. Si, comme l’écrit J. Vendryes dans Le Langage (1920), «tous les organes peuvent servir à créer un langage»; si, comme le dit Bertoni, «les gestes sont un langage»; si, comme le dit O. Jespersen dans l’article déjà cité, il existe des ear-languages et des eye-languages , pourquoi la linguistique – qui est l’étude scientifique du langage – n’étudie-t-elle pas tous ces langages? Et si elles les étudiait, à quoi se réduirait le domaine propre de la sémiologie?

Jespersen admet aussi qu’il existe des «moyens de communication animaux», mais, tout en posant qu’ils diffèrent des langages humains, il ne fournit aucun critère scientifique pour l’analyse spécifique de ces divers «systèmes de signes». Il se borne à déclarer – c’est la vieille clause de style en la matière – que, «dans sa forme développée, le langage est à coup sûr une caractéristique humaine, et peut être considéré comme la principale marque de l’humanité».

Lorsque Morris, en 1946, aborde le même problème, il ne le résout pas mieux. «Il est évident, écrit-il, que les processus signifiants chez les hommes présupposent des processus signifiants comme il en advient chez les animaux, et qu’ils se développent à partir de tels processus; mais il est évident aussi que la conduite humaine montre dans le langage une complication étonnante, un raffinement sans commune mesure avec ce qu’on observe chez les animaux.» Colin Cherry (1957), bien qu’il essaie après E. Benveniste (1952) de marquer en quoi il n’y a pas de «langage» des abeilles (leur communication n’est ni développable, ni flexible, ni universelle, elle est relative à l’avenir, jamais au passé), conclut sans autres critères que «l’homme a seul le don du langage» et que les animaux n’ont pas de langage parce qu’ils n’ont pas de «système de pensée organisée». C’est, à deux siècles de distance, la répétition pure et simple de Buffon: «C’est parce qu’une langue suppose une suite de pensées que les animaux n’en ont aucune.» Si tout le monde postule, ou pressent, que le langage humain produit des systèmes de signes si spécifiquement différents de tous les autres qu’ils suffisent à distinguer l’espèce humaine de toutes les autres espèces animales, il faut ici, de toute nécessité, fournir les critères scientifiques de cette spécificité.

Sémiologie de la communication

Dans un monde où la prolifération néologique et l’absolue liberté terminologique créent une situation babélique, il est vraiment curieux d’observer la résistance acharnée qu’offre dans le domaine philosophique le terme impropre de langage, sans motivations idéologiques évidentes autres que la routine. Maintenir l’emploi du mot «langage» pour des formes d’activité dont on est de plus en plus assuré qu’elles n’ont en commun avec les langues naturelles des hommes que fort peu de chose, et peut-être rien, barre la route à toute analyse de ce qui fait la spécificité de toutes ces activités, par le simple fait qu’on postule au départ qu’elles sont des langages, justiciables des modèles théoriques, des principes, des méthodes, des procédures d’analyse validées pour la description des langues naturelles; et cette attitude barre aussi la route à toute analyse scientifique de ce qui ferait la spécificité, toujours hautement affirmée, des langues naturelles par rapport à tous les autres systèmes.

La sagesse consisterait, semble-t-il, par-delà les formulations prémonitoires de Saussure, à construire une sémiologie qui serait d’abord l’inventaire et la description de tous les phénomènes de communication, sans poser au départ l’équation: communication = langage. Le difficile, qu’on élude trop souvent, serait d’abord de bien distinguer, par des critères objectifs, s’il y a communication ou non; et de bien distinguer des types de communication qu’on persiste à volontiers confondre: la participation rituelle, la communication phatique, la communion par exemple, la communication ou la communion par identification avec l’émetteur ou par projection psychologique du récepteur dans le message, la communication par stimulation (regarder un spectacle, une peinture, etc.). Il serait utile aussi de séparer soigneusement la communication proprement dite du transport ou de la transmission de l’information, et sûrement aussi de la simulation de la communication (mensonge, hypocrisie, etc.) qui ne peut être traitée comme une communication. Parmi ces types de communication, des distinctions pertinentes devraient être faites, suggérées par E. Benveniste, G. B. S. Haldane, C. Cherry, entre celles qui sont toujours réciproques (l’émetteur peut devenir récepteur et vice versa) et celles qui ne le sont pas; entre celles qui sont relayables de récepteur à récepteur (ce n’est pas le cas pour le message de l’abeille ni pour le tableau de peinture) et celles qui ne le sont pas; entre celles qui sont exclusivement orientées vers l’avenir (la communication animale tout entière, semble-t-il) et celles qui peuvent se référer au passé; entre celles dont les messages ne couvrent qu’un domaine sémantique limité (abeilles, corbeaux, etc.; peinture? musique? etc.) et celles qui sont universelles; entre celles où les messages sont analysables en unités dont la structure est gouvernée par des règles et celles où ils ne le sont pas; entre celles qui se structurent dans l’espace (sculpture, cartographie, etc.) et celles qui se structurent dans le temps (chaîne parlée).

3. Caractères spécifiques du langage humain

C’est dans ce très vaste domaine que devrait être situé le langage tel qu’il est représenté en tant que système de communication au moyen des langues naturelles humaines. La tradition aristotélicienne, aussi bien que la plupart des définitions du deuxième quart du XXe siècle, suggérait de définir le langage autant par son but (soit l’expression de la pensée, soit la communication) que par son moyen (un système de signes). Cette suggestion a été exploitée par Roman Jakobson.

Les fonctions du langage

Jakobson a postulé qu’il existait six fonctions du langage, dont chacune correspondrait à un des facteurs de l’acte de communication linguistique: l’émetteur, le récepteur, le canal de transmission, le code, le message et le référent, c’est-à-dire la réalité non linguistique à laquelle renvoie le message. La fonction référentielle serait donc centrée sur la mise en relief du référent. La fonction expressive ou émotive y ajouterait tout ce que l’émetteur met de lui-même dans son message, à travers son message, et en plus de la signification référentielle de ce message. La fonction appellative ou conative viserait surtout à multiplier les moyens d’action de l’émetteur et du message sur le récepteur. La fonction phatique aurait pour objet de s’assurer que le canal est libre («Allô! Vous m’entendez?»). La fonction métalinguistique consisterait à utiliser le langage pour parler du code («Napoléon est un nom propre»). Enfin, la fonction poétique serait essentiellement centrée sur l’élaboration formelle du message en tant que telle.

Il n’est pas difficile d’apercevoir que cette admirable symétrie des facteurs et des fonctions risque d’être un artifice de présentation commode pour certains faits. Car il est impossible de trouver des critères proprement linguistiques pour différencier ces diverses fonctions. Par exemple, «l’élément argon est un gaz rare» et «le mot suzée est un substantif archaïque» sont deux énoncés de structure linguistique rigoureusement semblable, bien que le premier puisse être assigné à la fonction référentielle et le second à la fonction métalinguistique. De plus, ces fonctions pourraient être retrouvées dans beaucoup de systèmes de communication non linguistiques et ne sont donc pas spécifiques des langues naturelles. On préférera, avec Denise et Frédéric François, parler d’une fonction centrale et primaire de communication toujours présente, dans tous les énoncés, opposée à des fonctions secondaires ou, mieux encore, à des usages et à des effets très divers de ces mêmes énoncés (tout ce que Ludwig Wittgenstein appelait des «jeux de langage»: appeler, commander, prier, crier, mentir, jouer une pièce, lire un texte à voix haute, convaincre, séduire, émouvoir, effrayer, décrire, raconter, supposer, interroger, nier, poser des devinettes, faire un calembour: il avait raison, il y a là autant de «fonctions» du langage).

Spécificité du langage

C’est à Saussure qu’il faut remonter pour appréhender la bonne méthode d’analyse de la spécificité du langage, bien qu’il ne l’ait pas poussée à son terme. En opposant la linguistique à la sémiologie, c’est-à-dire le langage à tous les autres systèmes de signes, il attirait l’attention sur ce fait que l’établissement de la communication n’est pas le trait spécifiquement distinctif du langage humain, puisqu’il partage ce trait avec tous les autres moyens ou systèmes de communication. Par contre, il insistait sur un autre caractère des unités linguistiques, qu’il appelait l’arbitraire du signe (le fait qu’il n’y ait aucune obligation naturelle d’appeler une pomme «pomme»; il est, en effet, possible de l’appeler apple, Apfel, mela, jabloko , etc.). Mais il n’en faisait pas le caractère propre du langage humain. De fait, beaucoup d’autres systèmes de communication: code de la route, cartes routières, codes ferroviaires ou maritimes, etc., utilisent des signes arbitraires. Le fait que les messages linguistiques soient linéaires, c’est-à-dire se déroulent sur la trame du temps, leur donne des propriétés importantes, qui les distinguent des systèmes où les unités s’organisent dans l’espace (représentations graphiques, dessin, cartographie, peinture, etc.). Mais ce fait ne leur est pas propre: d’autres systèmes déroulent leurs messages de la même façon dans le temps (musique, cinéma au moins partiellement). Saussure avait aussi mis en évidence le caractère discret des signes linguistiques, le fait qu’ils signifient par oui ou non, tout ou rien; le signe mouton signifie «mouton» d’abord, par différence avec tous les autres signes qui pourraient figurer à sa place; il ne peut jamais (comme dans un système constitué par la représentation de grandeurs continues) signifier «plus ou moins mouton», selon l’intonation par exemple. Mais beaucoup d’autres systèmes fonctionnent au moyen d’unités discrètes, ainsi le code de la route, les feux de position, etc. Le fait que les unités linguistiques soient combinables selon des règles et forment système n’est pas spécifique non plus: tous les systèmes de communication présentent ce caractère.

Grâce à une analyse de L. T. Hjelmslev, déjà suggérée par Ferdinand de Saussure et définitivement mise au point par André Martinet, le trait qui distingue spécifiquement le langage conçu comme l’ensemble des langues naturelles des hommes s’est révélé dans ce qu’on nomme sa double articulation . On entend par là que les langues naturelles humaines paraissent être les seuls codes construits sur une codification systématique à deux étages. Les messages y sont construits par des suites d’unités minimales dites significatives (ou monèmes; ou morphèmes dans la terminologie anglo-saxonne), unités à deux faces, une face signifiante et une face signifiée. «Le train file vite» contient quatre de ces unités, quand on néglige quelques subtilités dans l’analyse de «file». Grâce à cette première articulation, le nombre des messages possibles est infiniment plus grand que si chaque message devait posséder un signifiant totalement distinct. Ces unités, à leur tour, sont construites au moyen d’unités plus petites, non signifiantes mais distinctives, les phonèmes. Le mot «file» en contient trois: [f, i, l]. Ces unités de deuxième articulation, toujours en petit nombre dans une langue – entre vingt et cinquante –, permettent de construire des milliers de monèmes différents d’une façon plus économique que si chaque monème (comme dans une écriture idéographique) devait disposer d’un signifiant totalement distinct de tous les autres. La double articulation rend certainement compte en grande partie, sinon en totalité, de cette propriété si mystérieuse des langues humaines, toujours aperçue, jamais techniquement expliquée: l’extraordinaire quantité de messages possibles, au moyen d’une double économie dans la structuration par rapport à ce que peuvent tous les autres systèmes de communication. Qu’on prenne le code des abeilles, ou celui de la route, ou celui des symboles des mathématiques (+, 漣, 憐,:, 礪, 麗, etc.), on trouve toujours des messages décomposables en unités significatives, qui ne sont pas décomposables à leur tour en unités minimales distinctives successives , comparables, dans leur fonctionnement, aux phonèmes.

La double articulation

Il serait antiscientifique de s’endormir sur cette sécurité que la double articulation rend définitivement compte de la spécificité du langage opposé à tous les autres systèmes de communication. Toutefois, il n’est pas outrecuidant d’écarter la solution – qu’on n’oppose généralement pas à la double articulation, mais qui s’y oppose en fait – qui consiste à parler plutôt de niveaux d’analyse du langage: niveaux des traits pertinents (labialité, surdité, nasalité d’un phonème, etc.), niveau des phonèmes, niveau des monèmes, niveau des syntagmes (ou combinaisons plus ou moins dissociables de monèmes), niveau des propositions, niveau de la phrase. Cette description des structures du message aboutit à effacer la signification théorique fondamentale de la double économie réalisée par les deux articulations en unités non signifiantes et en unités signifiantes.

Plus importantes apparaissent deux observations de Luis Prieto. D’une part, il pense trouver dans le code symbolique des numéros de téléphone un exemple de système à double articulation, la seconde étant seulement partielle. Il attire ainsi l’attention – beaucoup plus que par son exemple, qui n’est pas concluant – sur le fait que l’on pourrait coder ce que dit le langage en numération, binaire par exemple. Répondre, avec E. Buyssens et à juste titre, qu’il ne s’agirait là que d’un code substitutif des langues naturelles et non d’un système direct , né comme tel dans la praxis humaine, évite la question principale: pourquoi les hommes n’ont-ils pas développé, pour la communication générale et spontanée, des systèmes de ce type? La réponse serait sans doute de nature à renforcer la position des linguistes qui, comme Martinet, refusent d’éliminer le caractère fondamentalement vocal du langage considéré comme la somme des langues naturelles; il est infiniment probable que ce caractère vocal, phonique est lié aux aptitudes anatomiques, physiologiques et cérébrales de l’espèce humaine; en outre, en raison du type d’économie et de fonctionnement qu’il permet (portée à distance et dans le noir, mais surtout brièveté des signaux à l’émission et à la perception, et déroulement dans le temps), il est lié à la naissance et à l’exploitation privilégiée de la double articulation, précisément sous cette forme orale, phonique. Ce caractère vocal du langage, souvent souligné pour l’opposer intuitivement aux autres systèmes de communication, serait ainsi organiquement lié à ce qui fait la spécificité du système de communication linguistique.

Une seconde observation de Prieto, plus technique, tendrait à fournir pour le langage vocal des hommes un second caractère spécifique, entièrement distinct de la double articulation. Selon lui, les langues naturelles humaines sont peut-être les seuls codes où il y ait des messages construits de telle sorte «qu’il soit possible d’adapter aux circonstances la quantité d’indication significative fournie au moyen du signal». Cette propriété des langues les opposerait à tous les codes où la relation entre signifiant et signifié est, par construction, bi-univoque, et par conséquent totalement indépendante des circonstances, c’est-à-dire de la situation. Le fait semble indéniable. Il reste à explorer toutes les conséquences théoriques de cette observation, et notamment si elle n’est reliée qu’à des faits concernant l’économie des messages, ou si elle n’explique pas aussi l’extraordinaire flexibilité, le caractère perpétuellement «ouvert» du langage, par rapport à la fermeture de tous les codes.

4. Spécificité de la démarche linguistique

Étymologiquement, le mot «linguistique» est formé sur le latin lingua , langue. L’intérêt ici est dans les plus anciennes datations françaises du terme: le premier dictionnaire où le terme apparaisse semble celui de Boiste (1833). Mais «linguiste» est déjà usité par Raynouard, dans son Choix de poésies des troubadours , en 1816.

Les hommes n’ont pas attendu la création de ce terme spécifique – qui désigne ou devrait désigner aujourd’hui très strictement l’étude scientifique du langage humain – pour réfléchir sur les propriétés, le fonctionnement, les altérations même de cet objet, leur langage. On pourra épiloguer à perte de vue pour décider si cette réflexion très ancienne fait ou non partie, sinon de la linguistique, du moins de son histoire. En réaction contre une histoire des sciences conçue traditionnellement comme une recherche des sources, toujours tendue vers la démonstration de l’aphorisme pascalien (selon lequel l’humanité serait comme un homme éternel qui apprendrait toujours), préoccupée de trouver partout des précurseurs, des jalons et des filiations, deux conceptions plus exigeantes se proposent. L’une, nourrie d’un positivisme moderne rigoureux, cherche à démêler pour chaque science le réseau complexe des conditionnements de tous ordres qui la déterminent à chaque instant; à en éclairer aussi les discontinuités, les hasards, les impasses et les échecs. L’autre, plus moderne encore, cherche à fixer le moment où l’étude d’un objet atteint la scientificité; à dévoiler aussi les distorsions que les idéologies infligent aux épistémologies les plus vigilantes. Nul doute qu’une bonne histoire de la linguistique ne doive intégrer les acquis de ces deux écoles, plus complémentaires qu’antagonistes. Si révolutionnaire que soit Saussure, par exemple, il a bien lu ses prédécesseurs, il possède la substance des réflexions d’Aristote, de saint Augustin, d’Arnaud-Lancelot, de Condillac sur le langage, et il y a une relation entre lui et eux, ce qui justifie la conception traditionnelle, aussi affinée qu’on voudra, d’une histoire de la linguistique. Néanmoins, tout persuadé qu’il soit de son mot d’ordre radical: «La linguistique a pour unique et véritable objet la langue envisagée en elle-même et pour elle-même», il est à son insu limité, pour l’exécution de son projet copernicien, par la pression idéologique d’époque qui lui propose des modèles (économiques, psychologiques et sociologiques) dont il ne songe pas à discuter la validité en linguistique.

On peut donc penser qu’il reste nécessaire d’insérer dans une histoire de la linguistique l’histoire de cette masse énorme et disparate d’opinions et d’observations sur le langage: ce qu’en ont dit jadis les Hindous et les Grecs; la façon dont sont nées les écritures idéographiques des Égyptiens et des Sumériens, des Chinois, des Mayas, puis les écritures syllabiques de la Méditerranée orientale, l’écriture alphabétique des Grecs; l’élaboration de tout cela, que nous ont transmis les Romains; l’usage qu’en a fait le haut Moyen Âge des scolastiques; les problèmes nouveaux qui s’ajoutent aux débats anciens à partir du XIVe siècle: descriptions de langues nouvelles, grammaires à rédiger pour les langues vulgaires, soucis d’orthographe nés de l’imprimerie, etc., découverte des langues slaves, du copte, des langues amérindiennes, du chinois. Tout cela et bien d’autres choses réactivent sans cesse la réflexion que les hommes conduisent sur le langage, et tout cela passe dans le savoir dont partent, même s’ils croient s’en séparer radicalement, les hommes du XIXe siècle qui vont commencer à parler de «linguistique». Tout au plus peut-on souhaiter, pour chaque reconstruction proposée d’un fait d’histoire du langage, que la rigueur des preuves soit à la hauteur des ambitions de l’hypothèse. Sur ce point, on ne peut que répéter aux chercheurs d’aujourd’hui qui visent à déceler partout les biaisements idéologiques de toute démarche scientifique, qu’eux aussi, au cours de leur travail, baignent dans une histoire, et dans des conditionnements qu’ils perçoivent d’autant moins qu’ils s’érigent en juges assurés de tout conditionnement. On peut même affirmer que toute entreprise de ce genre devrait être au moins précédée par l’auto-psychanalyse épistémologique du chercheur lui-même. Le mot «linguistique» naît vers 1833, mais, par un double paradoxe, la chose existait donc au moins partiellement auparavant, et pendant presque un siècle la linguistique ne sera que très partiellement aussi ce qu’elle est aujourd’hui.

Grammaire et linguistique

Si la grammaire est bien l’étude de la structure et du fonctionnement des énoncés d’une langue, l’inventaire systématique des types d’unités qui construisent ces énoncés, la grammaire représente, aussi discutable soit-elle dans ses aboutissements, la première ébauche d’une attitude scientifique vraie devant le langage. Et Saussure n’a pas tort d’affirmer dans son Cours que le «point de vue des «grammairiens» est absolument irréprochable»; que «leurs travaux nous montrent clairement qu’ils veulent décrire des états»; que «leur programme est strictement synchronique»; que «la base [de la grammaire classique] est moins criticable [du point de vue scientifique], et que son objet est mieux défini que ce n’est le cas pour la linguistique inaugurée par Bopp». Cette attitude grammaticale devant le langage, même si les produits en sont altérés par la qualité des instruments de connaissance propres à chaque époque, est au moins aussi ancienne que la pensée grecque classique. Elle est d’ailleurs moins vulnérable par ses erreurs ou ses lacunes que par la confusion presque totale qu’elle a toujours encouragée entre deux points de vue différents: «Elle croit, dit Saussure, devoir édicter des règles au lieu de constater des faits», ou plutôt elle mêle inextricablement l’attitude scientifique avec l’attitude normative, c’est-à-dire l’observation des faits avec la prescription des règles. Il est sans doute opportun, toutefois, de préciser que la linguistique ne se substitue pas à la grammaire dans sa fonction pédagogique et normative, d’une part; et que, d’autre part, elle n’a pas la prétention d’annuler purement et simplement la totalité des résultats auxquels étaient parvenues les grammaires d’une langue. Tout au plus peut-elle prétendre, sur bien des points, les éclairer, les corriger, les compléter, les réorganiser et les justifier scientifiquement. Qu’on prenne le cas de l’adverbe en français: les grammairiens avaient bien vu sa fonction qui est d’être un déterminant du verbe («marcher vite»), de l’adjectif («très beau») ou de l’adverbe («c’est beaucoup trop tôt»). Leur erreur était d’ajouter à cette définition fonctionnelle correcte des définitions sémantiques non toujours pertinentes (adverbes de lieu, de temps, de quantité, de manière), ou des définitions formelles contradictoires avec les critères fonctionnels: sous prétexte que «bien» et «beaucoup» ont toujours la même forme, il est périlleux de dire que ce sont toujours des adverbes, mais qu’ils peuvent «fonctionner comme adjectifs» («une femme bien») ou comme pronom («beaucoup s’en plaignirent»); ce qui empêche, d’ailleurs, de voir qu’ils fonctionnent aussi parfois comme substantif: «beaucoup» n’est pas un pronom dans «il y a beaucoup de bouches qui parlent». Opposer grammaire et linguistique, par esprit de corps ou par routine, est encore trop souvent l’attitude rétrograde et stérile des puristes, enseignants ou non.

Philologie et linguistique

Une autre discipline, distincte de la grammaire, s’est constituée au cours de l’histoire pour aborder aussi l’étude du langage: c’est la philologie. Son objet est l’étude des textes, notamment littéraires, lorsque la langue dans laquelle ils sont écrits, langue morte ou langue du passé, a cessé d’être directement accessible au lecteur. La philologie est née à Alexandrie, au IIIe siècle avant J.-C., lorsqu’on s’aperçut que des mots, des tours, des vers entiers d’Homère étaient devenus incompréhensibles pour les Grecs. Elle s’est développée surtout à partir de l’humanisme et de la Renaissance, pour assurer mieux la lecture des textes grecs et latins, puis hébraïques. L’objet du philologue – et c’est un objet scientifique, en dépit de ce qu’en dit Saussure –, c’est la compréhension d’un texte du passé. Toute sa méthode s’est constituée logiquement à partir de cet objet. La connaissance de la langue – de la phonologie, de la grammaire, de la sémantique de cette langue – n’est qu’un moyen, et n’est qu’une partie de la recherche du philologue; et c’est ce qui explique la partialité de Saussure, dont tout le programme était de fonder une autre science, comme on l’a vu, celle de la langue envisagée en elle-même et pour elle-même. Pour comprendre un texte, outre la langue, le philologue se sert de tous les moyens à sa disposition: archéologie tout entière, traités spécialisés de mathématique, de théologie, de médecine, de droit, etc. Par exemple, tous les philologues ont depuis toujours disposé du texte qui décrivait le temple de Salomon dans l’Ancien Testament; mais faute de documents extérieurs au texte, un commentateur de 1650 aboutissait à un dessin plus proche de l’architecture Louis XIII que de toute autre chose. Ce sont les progrès de l’archéologie proche-orientale qui permettent aujourd’hui de dessiner avec une meilleure approximation la représentation de l’édifice qui correspond à la lecture des mêmes mots. Le conflit entre la philologie (qui détenait les chaires universitaires) et ce qui allait devenir la linguistique, conflit dont on perçoit encore l’écho chez Saussure, est un conflit apaisé sur le plan scientifique, bien qu’on puisse encore en percevoir les prolongements universitaires dans l’opposition entre ceux pour qui l’étude des langues devrait n’être qu’une propédeutique à l’étude des littératures et civilisations étrangères, et ceux pour qui cette étude devrait avoir pour but fondamental et toujours premier la pratique actuelle de ces langues.

La grammaire comparée et la linguistique historique

Entre la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe siècle naît une troisième approche scientifique du langage. Son objet propre est l’établissement de la parenté génétique entre les langues. Cette attitude est née du désir séculaire de résoudre un problème, théologique au départ, insoluble par surcroît sans doute: celui de découvrir la langue mère de toutes les autres, la langue parlée par Adam, celle d’All h... Ce problème se trouvait infléchi à mesure que la philologie prenait conscience du fait que les langues ont une histoire et changent. Au temps de Cuvier, le triomphe du comparatisme comme méthode d’investigation généralisée amena des philologues à rechercher comment par des comparaisons sûres entre le sanskrit, le grec et le latin, puis aussi l’iranien, le germanique, le celtique et le slave, on pouvait prouver que ces langues étaient apparentées par leur origine, étant toutes «filles» ou «petites-filles» soit de l’une d’entre elles (on crut un bref instant que ce pouvait être le sanskrit), soit d’une langue antérieure à elles et dont elles dérivent toutes, qu’on peut reconstruire hypothétiquement et qu’on nomme l’indo-européen commun. C’est cette science qu’on appelle grammaire comparée, ou quelquefois, par un anglicisme, philologie comparative. En un certain sens, les parentés y étant plus visibles, la grammaire comparée des langues sémitiques et celle des langues finno-ougriennes avaient pris leur essor au XVIIe et au XVIIIe siècle, avant la constitution du comparatisme comme méthode scientifique. Après celle de l’indo-européen, qui eut valeur de test, on a vu se développer celle des langues malayo-polynésiennes, celle du bantou, celle de l’algonquin, etc. Entre 1816 et 1870, de Bopp à Schleicher, c’est dans le milieu de la grammaire comparée qu’est né le concept de linguistique: selon les termes de Bopp lui-même, la science où «les langues sont étudiées pour elles-mêmes, c’est-à-dire comme objet, et non comme moyen de connaissance [des textes littéraires, philosophiques ou religieux]».

La grammaire comparée comme la philologie, bien qu’amenées à travailler dans le domaine de l’histoire, n’étaient pas véritablement des sciences historiques et ne produisaient pas une histoire de l’évolution des langues. La tâche de la grammaire comparée se trouve accomplie quand elle a rassemblé suffisamment de preuves, en rapprochant surtout les morphologies de deux langues, pour pouvoir affirmer que les similitudes qu’elle constate entre elles ne peuvent être le fait de hasard et que ces langues sont donc apparentées génétiquement. On peut faire la grammaire comparée de langues dont on ne connaît pratiquement pas l’histoire, comme celle des langues algonquines ou bantoues par exemple.

Entre 1870 et 1880 s’est affirmée définitivement comme objet scientifique une quatrième approche des faits de langage que la grammaire comparée ne distinguait pas nettement de ses propres recherches. Il s’agit, maintenant, non pas d’établir seulement des parentés, mais d’étudier pas à pas, pour chaque langue dont on possède des documents anciens, l’histoire précise de l’évolution de cette langue: comment, en phonétique par exemple, le p des mots indo-européens comme pitár est devenu le [f ] de Vater et de father , comment le t de ce même terme, resté t en allemand, est devenu th en anglais, tandis que le t de bhráta est devenu le d de Bruder en allemand, le th de brother en anglais. Ou comment les cas de la déclinaison du latin murus : murus, mure, murum, muri, muro, muros, murorum, muris , se sont réduits à deux en ancien français: murs , sujet singulier ou objet pluriel (avec s prononcé), et mur , sujet pluriel ou objet singulier, puis à un seul en français moderne: un mur , des murs (avec s non prononcé). C’est ce qu’on appelle indifféremment la grammaire historique ou la linguistique historique, la science des changements, des évolutions linguistiques au cours du temps. C’est cette science qu’on a considérée comme la seule science linguistique possible jusqu’à Saussure.

5. La linguistique générale

Le tournant du XXe siècle est marqué par une nouvelle approche scientifique des faits de langage, celle que recouvre le terme de linguistique générale. Non pas que des époques antérieures aient ignoré l’ambition de formuler une théorie complète du phénomène linguistique: en un certain sens, tout ce qu’on a nommé «philosophie du langage», au moins depuis Platon, manifeste une telle ambition, mais on n’insistera jamais assez sur le fait que toutes ces tentatives des philosophes étaient et restent encore aujourd’hui démunies de connaissances objectives et systématiques sur la réalité des faits de langue. La Grammaire générale et raisonnée de Port-Royal , en un sens différent, était elle aussi une tentative théorique digne de son titre, mais malgré tout ce qu’on veut y retrouver de prémonitoire, elle est conditionnée par une idéologie et une épistémologie périmées, et par le niveau atteint au XVIIe siècle dans la description correcte des faits de langue.

Les précurseurs

Le premier à vouloir donner un statut de science à la linguistique est l’Américain W. D. Whitney (1827-1894). Ses grands thèmes, alors révolutionnaires, sont que le langage n’est pas un fait biologique relevant des sciences naturelles, mais un fait social; que le langage n’est pas d’abord une faculté de l’esprit mais le produit d’une institution d’invention humaine: le langage est né de et dans la communication, dont il est l’instrument au sens propre. Et la première tâche est de décrire le fonctionnement de cet outil. Whitney marque nettement que le langage est fait de signes, que ces signes sont arbitraires et qu’ils s’organisent en structures, forment un système. Il n’est pas moins attentif à l’étude de l’apprentissage du langage chez l’enfant, comme source d’informations sur le fonctionnement du système: «On ne saurait, écrit-il à son propos, faire une question plus élémentaire et en même temps plus fondamentale.» Whitney est lu largement tout de suite, mais s’il influe profondément sur la linguistique anglo-saxonne, il est mal compris en Europe, sauf par Saussure qui sera le relais actif de cette pensée.

L’Américain C. S. Peirce (1839-1914) mérite d’être nommé à côté de Whitney, bien qu’il soit uniquement le philosophe d’un «pragmaticisme» et un éminent logicien par sa théorie des signes, plus complexe et plus complète que celle de Saussure, qui l’ignore probablement, comme Whitney sans doute. En effet, l’influence de Peirce ne se fera jour que très lentement, par le canal de la logique anglo-saxonne puis européenne. Les logiciens le redécouvriront dans toute sa taille en 1932, et les linguistes après 1950 seulement.

Le Suisse Anton Marty (1847-1914), qui enseigne à Prague pendant trente-trois ans, contemporain de Saussure, mais que celui-ci ne semble pas connaître, professe une philosophie du langage où s’amalgament des souvenirs de Port-Royal et de Humboldt, en somme assez vétuste; mais cette philosophie cohabite avec une conscience très claire de l’opposition entre ce que Saussure va nommer approche synchronique et approche diachronique, avec une insistance sur l’importance de la synchronie. Cette première «école de Prague» doit avoir préparé le terrain de la seconde, celle de N. J. Troubetzkoy, bien que le témoignage n’en paraisse clairement nulle part.

Si Marty peut être considéré largement comme un «précurseur a posteriori», il n’en est pas de même pour le Danois Otto Jespersen (1860-1943). Son grand traité (Langage , 1922) reste un monument, dont la visite encore aujourd’hui n’est pas du temps perdu: ce qu’il dit du langage enfantin reste remarquable, ses analyses syntaxiques – sur les «embrayeurs», sur le prédicat, etc. – n’ont pas encore épuisé leurs vertus stimulantes. Le Britannique A. Gardiner (The Theory of Speech and Language , 1932) et l’Allemand K. Bühler (Sprachtheorie , 1934), importants à leur date, ont sûrement plus vieilli.

Il paraîtra peut-être paradoxal de placer Antoine Meillet (1866-1936), qui est un élève de Saussure et qui a formé pendant presque un demi-siècle tous les linguistes français, parmi les prédécesseurs de la linguistique actuelle; et cela, bien que la notion saussurienne de système soit au centre de sa pensée. En fait, il reste attaché profondément à l’attitude comparatiste et à la linguistique historique, dont il est un des plus illustres représentants. Hostile en pratique à la distinction méthodologique capitale entre synchronie et diachronie, il ne prolonge pas la pensée du Cours , qu’il minimise. Et la linguistique générale qu’il préconise et qu’il élabore prend sa source chez Emile Durkheim: elle cherche essentiellement «les causes sociales des faits linguistiques» et n’ébauche ainsi que la sociolinguistique actuelle.

On placera Gustave Guillaume (1883-1960) parmi ces prédécesseurs aussi. Il a été, avant l’épanouissement de la linguistique structurale proprement dite en France, le tenant d’une sorte de structuralisme fondé sur des concepts soit métaphysiques, soit philosophiques – comme celui de «chronogenèse» en matière de temps des verbes –, qui sont en définitive issus de l’introspection du linguiste et de son imprégnation par la psychologie d’époque. En dépit de la grande estime que lui accordait Meillet, qui voyait en lui (plus qu’en Saussure) le fondateur d’une prochaine «grammaire générale», en dépit aussi du petit groupe d’amis qui entourent sa mémoire d’un culte émouvant mais parfois sourcilleux, il ne semble pas que Guillaume doive marquer plus qu’il ne l’a déjà fait la linguistique française.

Les grandes théories de 1900 à 1950

L’importance et le rôle de Ferdinand de Saussure (1857-1913) dans le renouvellement des études linguistiques est bien connu. Ses apports: la distinction entre sémiologie et linguistique, entre synchronie et diachronie, le concept de «système» rendu vraiment opératoire, la théorie du signe, la théorie de la langue opposée à la parole, tout cela peut bien être discuté, remanié, affiné, ou quelquefois embrouillé par ses successeurs, cela reste le point de départ d’une révolution radicale, sur la lancée de laquelle nous vivons encore.

Edward Sapir (1884-1939), Américain d’origine allemande, est le continuateur d’une tradition spécifiquement américaine, déjà représentée par le major Powell et son équipe dans la seconde moitié du XIXe siècle, puis par le grand anthropologiste Frantz Boas (1858-1942): tradition de pure description des langues amérindiennes des États-Unis, langues privées d’histoire. Cette attitude descriptiviste, non comparatiste, conduit Sapir à une présentation du langage typiquement whitneyenne à sa base, qu’il développe par une aperception claire des fonctions du langage (cognitive, émotive, volitive, esthétique) et par une distinction non moins nette entre forme linguistique et fonction linguistique, celle-là primant encore sur celle-ci cependant. Cette méthodologie l’amène à une formulation personnelle de la «réalité psychologique» de la notion de phonème comme pattern sonore, l’une des premières (antérieure à Troubetzkoy, dont il appuiera les efforts par la suite) et peut-être indépendante de Saussure.

Après Saussure, l’impulsion décisive pour la création du courant structuraliste en linguistique provient des travaux de N. S. Troubetzkoy (1890-1938), présentés d’abord sous forme de thèses collectives – avec la collaboration active de R. Jakobson, et de divers linguistes tchèques formant l’école de Prague – au Ier Congrès international des linguistes (La Haye, 1928), au Ier Congrès international des slavistes (Prague, 1929), au Ier Congrès international des sciences phonétiques (Amsterdam, 1932). Sa contribution théorique fondamentale est la définition du phonème non pas comme une réalité physique (l’ensemble des caractéristiques d’un son) ou psychologique (le «sentiment linguistique» de l’usager), mais «avant tout comme un concept fonctionnel», c’est-à-dire l’ensemble des traits pertinents, et de ceux-là seuls, qui caractérisent un son d’une langue donnée comme signal minimal distinctif en ce sens qu’il s’oppose par ces traits à l’ensemble des autres signaux minimaux distinctifs (ou phonèmes) de cette langue. Il en découlait la création de la phonologie, définie comme une «phonétique fonctionnelle et structurale».

Leonard Bloomfield (1887-1949), américaniste et sanskritiste, donne en 1933 un grand traité de linguistique générale fondé tout entier sur la psychologie behavioriste, et donc centré uniquement sur les «observables» du langage et des situations dans lesquelles il est utilisé. Il élimine comme entaché de «mentalisme» tout recours à des notions extérieures à la linguistique, comme esprit, conscience, idée, concept, image mentale, etc. Il fonde sur ces principes une «phonémique» qui, tout en divergeant de la phonologie troubetzkoyenne par sa présentation, recouvre à peu près la même analyse des mêmes faits. Sa syntaxe structurale, un peu abstruse à force de néologismes, était à sa date et reste aujourd’hui remarquable. Cette doctrine a été portée à son extrême limite – décrire les unités linguistiques d’un énoncé uniquement sur la base de leurs lois de distribution – par Z. S. Harris (1951). C’est la linguistique distributionnelle.

Le dernier grand théoricien de la première moitié du siècle est Louis Hjelmslev (1899-1965), dont les Prolégomènes à une théorie linguistique (éd. danoise, 1941) essaient de formuler les règles algébriques d’une axiomatique linguistique: c’est la glossématique. Il s’agit là, en fait, de la définition des principes épistémologiques d’une science linguistique et de l’élaboration d’un corps de cent six définitions rigoureuses. La théorie n’a jamais dépassé jusqu’ici le stade des prolégomènes, elle n’a jamais fourni aucune description propre à en tester la validité, et elle risque, contrairement à l’intention de Hjelmslev pour qui elle formait un tout, de fournir des fragments de notions ou des éléments terminologiques superficiellement empruntés. Son plus grand mérite est d’avoir indiqué la forme ultime des objectifs que doit se fixer une science linguistique.

Après 1950

Parmi les linguistes vivants, sans vouloir ignorer l’école anglaise illustrée par les noms de Henry Sweet, Daniel Jones et John Firth, continués par un M. A. K. Halliday, on peut penser que les théoriciens les plus notoires sont Roman Jakobson, André Martinet, Noam Chomsky.

Jakobson (1896-1982) est sans doute le plus difficile à caractériser. De 1920 à 1938 il collabora très étroitement avec Troubetzkoy pour l’élaboration et surtout la diffusion des thèses de l’école de Prague. Il faudra sans doute attendre la publication intégrale de leur correspondance pour démêler la part de chacun dans cette grande aventure scientifique. Après la mort de Troubetzkoy, l’œuvre de Jakobson se poursuit en Suède, puis aux États-Unis. Ce qui frappe dès aujourd’hui, c’est la richesse foisonnante des curiosités, le brio des hypothèses, l’activité de pionnier, d’entraîneur d’esprits. Mais un peu comme celle de Benveniste en linguistique générale, l’œuvre de Jakobson se développe par larges fragments, sans constituer jamais un corps de théorie homogène – sauf pour ce qu’on a nommé le «binarisme universel» de l’auteur –, ni se rassembler en un exposé systématique comparable à celui de Saussure, Sapir, Bloomfield, Troubetzkoy ou Hjelmslev. Cependant, à un moment ou l’autre, il a influencé ou stimulé tout le monde.

Martinet, né en 1908, représente sans doute la continuation la plus rigoureusement scientifique, et la généralisation à tout le domaine linguistique, des principes et des méthodes de Troubetzkoy, au-delà de l’héritage saussurien. Réaliste avant tout, il ne cherche à imposer à l’analyse des faits linguistiques aucun modèle théorique venu du dehors. Son principe central d’analyse est le concept de fonction comme critère de détection de ce qui est pertinent dans la communication linguistique. Sur cette base, il est devenu l’un des plus remarquables (avec ceux de l’école américaine de Sapir et Bloomfield), sinon le plus remarquable des phonologues et des formateurs vivants de phonologues. Bien qu’on tende quelquefois à vouloir l’enfermer dans la phonologie, il faut souligner qu’il est le seul des grands linguistes actuels à avoir réalisé la soudure entre une linguistique synchronique triomphante et une linguistique diachronique structurale un peu négligée (Économie des changements phonétiques , 1955). Sa théorie syntaxique est une des rares qui s’offrent à l’heure actuelle pour décrire et analyser le fonctionnement réel des énoncés avant de les formaliser. Sa théorie typologique prolonge, développe et corrige la plus riche de la génération passée, celle de Sapir.

Noam Chomsky, né en 1928, représente incontestablement la plus remarquable, la plus ambitieuse et la plus complète des tentatives théoriques actuelles en linguistique générale. Sa pensée a connu une diffusion rapide et peut-être inquiétante; elle est bien connue, quoique difficile à cerner. De l’avis inlassablement répété de son auteur, c’est un corps d’hypothèses logico-mathématiques en cours de remaniement constant plus qu’une théorie définitivement constituée. Le noyau central en est l’idée qu’on pourrait décrire la genèse cérébrale, l’apprentissage et le fonctionnement du langage à partir du postulat selon lequel les énoncés linguistiques sont engendrés sur la base d’un petit nombre de modèles abstraits innés de phrases (les phrases noyaux), dont chaque locuteur en chaque langue peut tirer une infinité de phrases correctes au moyen de règles de transformation (par effacement, par addition, par substitution, par permutation et par enchâssement). Cette thèse est à la fois très populaire et très discutée actuellement.

Depuis 1972, si la situation de Chomsky a très sensiblement changé, c’est dans le sens d’un éclatement de tendances et d’un éparpillement des personnalités. Sur le plan théorique le plus élevé, outre le reproche d’ethnocentrisme anglo-saxon – réellement mérité malgré des essais d’extension à d’autres langues –, Chomsky a dû renoncer à regret à sa coupure radicale entre syntaxe et sémantique, ce qui détruit la solidité du concept de structure profonde . Certains de ses disciples en sont venus à postuler l’existence de structures profondes «prélexicales», qui rendent très fluide la frontière entre analyse de la langue et analyse de la pensée, si cette dernière est possible dans ce cadre. Certains autres disciples vont jusqu’à proposer une «sémantique générative», fondée sur l’instrument très fragile, et sans critères linguistiques, de l’interprétation des paraphrases. Le postulat des traits sémantiques universels posé par Katz et Fodor est lui-même très discutable anthropologiquement (pour qui la tomate possède-t-elle le trait «fruit», et pour qui uniquement le trait «légume»?). Certains même poussent la rupture avec les concepts standards du chomskysme jusqu’à parler de «sémantique naturelle» et de «logique naturelle», concepts essentiellement flous à l’heure actuelle. Sans vouloir enterrer la ou les doctrines de ces chomskysmes, on peut dire qu’elles n’ont pas encore donné ni ce qu’elles promettaient, ni ce qu’on en attendait.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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